La direction du camp

Extrait du Tuyau numéro 8 pages 8 et 9 ( 2 septembre 1915)

Feuilles d'automne

 C'était en novembre dernier, au Garnizon -lazarett, à Quedlinburg. Nous étions environ 80 Français malades ou blessés en traitement à cet hôpital. Il faisait un vilain temps d'automne, gris, maussade, nos âmes aussi étaient tristes. Pourtant nous étions moins moroses qu'au début de la captivité: Nous avions eu la permission d'écrire et vivions dans le doux espoir de lire bientôt une réponse.

D'aucuns en avaient déjà reçu et cela encourageait les autres. Parmis nos camarades il s'en trouvait un de mon régiment, malade depuis son arrivée dans le Harz et dont le mal empirait chaque jour. Un matin le délire le prit, peu de jours après notre ami était mort. Quelle triste fin de s'éteindre ainsi sur une couche d'hôpital, prisonnier loin des siens, de sa Patrie! mais fin glorieuse, certes! aussi belle que la mort trouvée au feu, dans la griserie et l'enthousiasme d'un bataille!

Ce pauvre camarade avait aussi écrit à sa famille: il disait qu'il était souffrant, mais bien soigné à l'hôpital et que son lit chaud lui faisait oublier les souffrances endurées en campagne. Il se croyait presque guérit. Il s'imaginait rentrer bientôt en France... Il berçait ses beux rêves dans l'attente de nouvelles, quand un jour la grande faucheuse le frappa. On l'enterrait trois jours après, vers 4 heures, dans l'après-midi.

Puis la cérémonie passée, la vie d'hôpital, calme, reprit son cours. Ce même jour, à 6 heures du soir, un interofficier m'apporta un courrier dans lequel se trouvaient des lettres à l'adresse de nos camarades. J'étais chargé de les distribuer, en qualité d'interprète.

Il y a avait peu de correspondances. Pourtant, coïncidence curieuse, parmi ces missives, j'en avais une pour notre camarade décédé, inhumé avant l'arrivée du courrier. Que faire? Ouvrir cette lettre; en avais-je le droit? Quant à la retournée, je n'osais.... Je la tenais entre mes doigts, lorqu'un corps dur, un carton sans doute, qui se trouvait à l'intérieur, poussa ma curiosité et j'ouvris l'enveloppe... Ce carton était la photographie de deux jolis enfants - de deux orphelins maintenant-, l'en-tête de la lettre s'ornait de fleurs séchées... et la lettre était celle d'une épouse heureuse de savoir son mari bien soigné à l'abri de la mitraille. C'était aussi une lettre d'amour...

J'eus de la peine à en terminer la lecture. J'étais fortement ému. Ce soir là, je dormis mal, dans les circonstances où elle arrivait, cette lettre me bouleversait, la mort de mon camarade, elle, m'avait surpris. Ah! si j'avais pu seulement déposer ce pieux souvenir dans le cercueil encore entr'ouverts!

Mais que faire à présent, il fallait agir quand au sort de cette lettre. Avec l'interofficier il fut décidé de la brûler.

Au moins la pauvre veuve eu la douce illusion de croire que son mari avant de mourir, s'était consolé en portant à ses lèvres brûlantes la photographie de ses chers enfants et la lettre de sa bien-aimée...

Et d'avoir accompli cela, je n'ai aucun remords.

                                                                                                    J. Pairault

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