Quedlinburg 15 juillet 1915. N°1

 

LE TUYAU

Organe indépendant des Prisonniers du Ier Camp.

 

Rédacteur en Chef: J. Monjour         Parait le Jeudi     Rédaction Adon Baraque 6.A

 

Bulletin de Naissance

 

Ce matin, quatorzième jour de juillet de l'année 1915, après une gestation douloureuse de neuf mois, est né, au 1er camp de prisonniers de Quedlinburg une feuille hebdomadaire que ses parents ont appelée le "Tuyau".

On ne saurait affirmer l'enfant très viable, ses parents anxieusement penchés sur son berceau de nouveau né, le déclarent d'une santé délicate et croient qu'il est nécessaire de prendre de grandes précautions pour l'élever.

Il est déjà facile de remarquer que l'enfant tient assez peu de ses parents, il semble d'un naturel craintif, timide et son père ferait ici un désavoeu de paternité s'il espérait le voir prendre du toupet en vieillissant. Le "Tuyau" possède toutefois quelques vertus natives, entre autres la Franchise!

Contrairement à la plupart de ses confrères qui s'empressent dès leur premier numéro, d'affirmer tapageusement leur indépendance et leur liberté d'opinion en criant partout qu'ils n'ont aucun fil à la patte, notre journal "Le Tuyau"  informe ses lecteurs qu'il est venu au monde avec un cordon ombilical formé d'une lourde chaîne, dont il a jusqu'à présent été impossible de le détacher. Néanmoins cette chaîne démesurément longue et démesurément lourde, "le Tuyau" la portera le plus allégrement possible, sans se plaindre, il essaira même de l'oublier aussi souvent qu'il le pourra. Les rédacteurs du Tuyau sont tous plus ou moins entravés par cette chaîne, cela ne les empêche d'ailleurs pas d'être d'une conscience inattaquable et ils m'ont instamment chargé de déclarer ici qu'ils n'étaient à vendre à aucun prix, pas plus pour une livre de pain blanc que pour une crême au chocolat!

Je vais vous en présenter quelques-uns. A tout seigneur tout honneur:

Le professeur Calvet qui comme l'Argus fameux lit et digère en une journée un nombre effrayant de journaux, vous mettra au courant de la situation militaire, fera défiler sous vos yeux les communiqués de la semaine avec l'autorité que vous lui connaissez tous. J'avais pensé profiter de cette occasion pour vous dire tout le bien que je pensais de ce distingué collaborateur, réflexion faite, afin de ne pas m'attirer d'histoire avec lui, je me contenterai de vous dire qu'il manie la plume avec la même élégance et la même maëstria que notre ami Chatenet son baton de chef d'orchestre.

Les financiers avertis que sont nos amis Liénard et Jannel nous mettront avec une rare compétence, au courant des diverses fluctuations de la Bourse et, quoique leur talent en la matière n'ait jamais été consacré par aucune Cour et Assises, ils ont derrière eux un passé brillant qui est une garantie pour l'avenir. En outre de sa collaboration à la partie financière, Jannel tiendra la chronique sportive, et Liénard qui est le Vatel d'une des meilleures tables du camp vous donnera de temps à autre quelques reçettes culinaires de circonstance. Je ne vous présenterai pas Liénard en tant que cuisiner, sa figure répond de sa compétence. Je peux d'ailleurs à ce sujet vous conter une petite histoire. Il y a longtemps que les autorités allemandes ont remarqué l'embonpoint et la mine réjouie de notre ami, aussi ont-ils pensé à le faire photographier grandeur naturelle, et ont-ils expédié quelques épreuves en France pour répondre aux bruits qui circulent au sujet de la nourriture que nous avons ici. D'autre part, je crois pouvoir affirmer que Liénard nous quittera sous peu, pour aller servir d'enseigne vivante dans un des plus grands restaurants Berlinois.

 

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