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Le théâtre aux armées

La Comédie française annonçait récemment son intention d'aller sur le front jouer quelques unes des plus belles pièces de son répertoire. C'est une idée qui fait honneur à son directeur, Mr Fabre, mais qui n'est pas nouvelle.

Déjà au 18ème siècle, au temps de la guerre de succession d'Autriche, alors que les Français, alliés à Frédéric II, combattaient dans les Pays autrichiens, les Anglo-Hollandais qui soutenaient la cause de Marie-Thérèse, le maréchal de Saxe, sous la direction duquel nos troupes opéraient, fit venir à son quartier Général des Comédiens pour distraire les soldats.

C'était un singulier homme que ce maréchal fils de l'électeur Frédéric Auguste, roi de Pologne, et d'Aurore de Koengsmark, il avait commencé à faire parler de lui sur les champs de bataille à l'âge de douze ans. Toute cause lui était bonne, pourvu qu'il donnât des coups, il s'était tout à tour mesuré avec les Suédois, les Turcs, les Polonais, les Allemands et même les Français. En 1720, cependant il se fixait définitivement en France où me Régent lui allouait avec le titre de Maréchal de Camp un traitement de 10.000 livres.

Très vite populaire auprès de ses soldats dont il aimait le caractère et appréciait la bravoure il s'était convaincu que, suivant le mot fameux de Catherine de Médicis "il faut deux choses pour être en repos avec les Français, les tenir joyeux et occupés à quelque chose."

Ainsi en 1746, alors que, vainqueur à Fontenoy, il occupait une grande partie de la Belgique eut-il l'idée d'organiser un "Théâtre de Guerre". Il fit appel à un imprésario, demeuré célèbre dans l'histoire de la scène française, Charles-Simon Favart. Fils d'un pâtissier, mitron lui-même, jusqu'au jour où un prêtre, l'abbé Nollet, remarque sa mine intelligente et le fit enter à Louis Legrand. Favart avait, dès l'âge de seize ans, pris part au Concours poétique des "Jeux floraux de Toulouse" où il obtint une violette d'argent. A sa sortie du collège, il se mit à écrire des couplets, et après quelques demi-succès, s'imposa par son Opéra-Comique des "Deux Jumelles".

Il avait épousé en 1742 une actrice, Justine Duronceray, à la scène Melle de Chantilly. Elle était jeune (seize ans) elle était jolie et sage.

Ce fut un mariage d'amour que bénit à Paris le Curé de St Pierre aux Bœufs.

Pendant quatre ans, Madame Favart dont le minois futé, immortalisé par La Tour faisait les délices des Parisiens, interpréta de sa voix fraîche les pièces de son mari. Et le couple acquit une telle renommée que le bruit en vint jusqu'aux oreilles du maréchal de Saxe qui désira se l'attacher.

Donc en 1746 Mr et Md Favart et leur troupe rejoignaient le quartier Général en Belgique. Et désormais on les vit accompagner l'armée française dans tous ses déplacements. Ils y eurent parfois quelque mérite. Les routes, pendant l'hiver, étaient détrempées par les pluies ou défoncées par les canons. Les carrosses qui portaient les actrices s'enlisaient dans la boue ou glissaient le long des ornières. On arrivait meurtri au cantonnement et souvent l'on n'y trouvait pour s'abriter que des tentes sous lesquelles on grelottait. Que Paris était loin et les loges douillettes de l'Opéra Comique!...

Mais quel plaisir de jouer devant un public bon enfant, conquit d'avance, et qui savaient aux acteurs, un gré infini de la peine qu'ils se donnaient pour lui! Madame Favart était l'âme de toutes les représentations. Infatigable, elle stimulait le zèle de ses camardes, leur soufflait les répliques oubliées, mettait l'assistance en belle humeur par la vivacité de son jeu. Quant à Favart c'était l'écrivain de la troupe. Il composait des pièces nouvelles ou adaptait au goût des spectateurs les succès de l'actualité. Il semblait d'ailleurs dans ses couplets introduire des allusions délicates au Maréchal de Saxe, qui de son côté parfois, ne dédaignait pas de faire le collaborateur de son imprésario.

 

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