Propos du prisonnier

 

La culture "intra fil de ferros"

 

Ce n'est pas de la grande culture. C'est bien pourquoi j'ose en traiter et empiéter ainsi sur un domaine que fait généralement valoir de si savante façon l'audit Nebla Rojo.

La culture "intra fil de ferros" se distingue de la culture en général par deux caractères principaux.

1° Elle traite des terres non préparées ou ayant cessé de l'être, ce ne sont pas à proprement parler des friches ou des terres de première fraîcheur, nous les appellerons, si vous voulez, terres demi-vierges ou veuves suivant qu'elles ont déjà été, à des degrés différents et dans un passé plus ou moins lointain, travaillées.

2° Elle vise plus à la distraction qu'à un but vraiment pratique, d'où la tendance qu'on a à en user en amateur sinon en dilettante.

Aussi à part quelques initiés amoureux de leur art et déployant un zèle et une adresse quasi professionnels, la plupart des cultivateurs "intra fil de ferros" sont de l'espèce des jardiniers du conidie, dont la fonction la plus apparente est souvent de bêcher le jardin du voisin.

A défaut d'aptitudes spéciales, le jardinier "intra fil de ferros" doit soigner l'allure. Avant tout il lui faut avoir les glandes salivaires bien constituées et suffisamment abondantes, car on ne saurait décemment entamer aucun ouvrage sérieux  sans s'humecter au préalable la paume des mains. Cet élémentaire graissage effectué, on saisit sa bêche, on l'enfonce en terre et on essaie de la retirer. Ce n'est pas toujours facile et il y faut une certaine habitude d'autant qu'il est indispensable d'incliner légèrement le manche si l'on tient à ramener sur le fer un peu de la terre qu'on prétend remiser. Au début on en ramène très peu, mais avec un peu de pratique, c'est comme pour les crêpes, on arrive assez aisément à un tour de main remarquable.

Aussitôt le camarade qui manie le râteau et, à qui est dévolu la tâche délicate de taquiner les mottes, (illisible), égalise, aplanit, sa principale préoccupation devant être de ne pas combler immédiatement le sillon qui vient d'être creusé.

La terre fendue, fouillée, retournée, battue, démêlée, peignée, attifer, est prête au sacrifice: on sème, en tout bien tout honneur, de sorte qu'on est à peu près sûr de récolter. Quelques compagnons, qui posent aux connaisseurs, prétendent qu'il faut arroser, j'en connais d'autres qui attendent tout bonnement la pluie, c'est une question d'opinion et de méthode. Elle a surtout de l'importance aux environs de la Saint Médard où l'on risque d'être trop copieusement ou insuffisamment servi.

Toute liberté est laissée aux travailleurs dans le choix de leurs graines. Cependant le plant d'asperges n'est pas très recommandé, vu le temps incertain de la durée de la guerre.

Pendant les travaux des rêves s'échafaudent. D'aucun se voient déjà cueillant la fraise ou faisant la sieste à l'ombre des petits pois, et aspirent à l'époque où, le soir à la fraîche, ils viendront auprès de ces végétations s'emplir les poumons de l'air embaumé d'ail et de ciboulette.

Mais qu'ils se rappellent "Perrette et son pot au lait", autrement dit "le Rêve ou le vase brisé", et qu'ils douchent un peu la Table du Logis, car il se peut que ces parterres, si laborieusement préparés, soient transformés en "Jardins suspendus".

Geo

 

Accueil