montrent très solidaires les uns des autres et leurs sociétés de secours mutuels sont nombreuses. Il y a Paris le "Philanthropie savoisienne", "la société des amis de Saint-Julien", "de la Vallée du Giffre", "des enfants d'Albertville", etc… On rencontre surtout les Savoyards de l'Hôtel des Ventes et dans les grandes entreprises de camionnage. Je sortirais des limites que je me suis imposé si je voulais parler du brillant chemin parcouru par plusieurs d'entre eux, dans le monde de la politique et des lettres, mais je puis citer en passant St François de Sales, Vauglas, Joseph et Xavier de Maistre, Berthollet, Sommeiller, le marquis Costa de Beauregard, qui appartiennent à la France par leur langue et leurs aspirations, s'ils n'ont pas été Français de naissance. De nos jours, M.M. Chautemps, David, Jacquier, Aubriot font figure très honorable dans le monde politique, et sans être grand prophète, je peux prévoir que l'Académise Française ouvrira bientôt ses portes au savoyard Henri Bordeaux, qui restera le délicieux et talentueux auteur des Yeux qui s'ouvrent. Le Savoyard n'exerce pas trente-six métiers à la fois et je ne connais pas à Paris un Savoyard qui soit marchand de vins, charbonnier et marchand de maisons, mais je n'ai pas la prétention de connaître tous les savoyards, ni tous les bistrots A d'autres ce cumul!

Dans l'esprit de beaucoup de gens, le mot Savoyard éveille l'idée d'un être fiable, perdu dans les montagnes, vivant très pauvrement et souvent obligé par la nécessité de courir le monde pour manger un pain qui ne soit pas noir. Je dirai dans un autre article en parlant du savoyard quelle est sa vie chez lui, et quels sont les beautés admirables, les sites pittoresques que la Savoie offre aux touristes qui la visitent, et qui gagnés par l'accueil des habitants, y reviennent chaque année, dédaignant ainsi d'obéir au snobisme qui conseille (illisible) et Jungfrau.

Je ne puis pas non plus ne pas reconnaître que savoyard est synonyme de ramoneur – ajoutez à ce vocable la raclette, la marmotte, baptisez le tout "hirondelle d'hiver" et vous aurez la grosse plaisanterie qui provoque le rire facile et fend la bouche du vulgaire jusqu'aux oreilles.

Je ne sais si tous les ramoneurs sont savoyards, je l'ignore et je me permets d'en douter, d'ailleurs l'histoire suivante qui est en tout véridique peut apporter quelque clarté sur ce point.

J'ai un ami qui tient les ramoneurs en particulière affection et qui les aide pécuniairement à condition qu'ils soient savoyards comme lui. Je le rencontrai en Mars 1913 dans une petite ville de la banlieue parisienne, botte (illisible) en Russe

-          où vas-tu comme ça, fis je en lui serrant la main?

-          Où je vais? Je cherche des ramoneurs

-          Comment des ramoneurs?

-          Oui, j'ai mon idée, un préjugé à faire disparaître et voici comment j'opère:

Quand je rencontre un ramoneur, je lui demande ne français et sans préambule:

"Es-tu Savoyard, petit?

-          Oui, est la réponse invariable.

J'ajoute aussitôt: " D'quin couté qu'té baille mi ton nom". Si le ramoneur me roule des yeux de nègre et ne comprend pas, je lui répète en français cette fois: "De quel côté es-tu, donne moi ton nom" et presque invariablement la réponse suivante m'est faite:

"Monsieur, je suis de Cl. F., je suis de la vallée d'A….e. Eh bien, mon cher, s'il est savoyard, je lui donne un franc mais s'il m'a trompé je lui envoie ma botte à la partie la plus charnue de son individu.

- Combien es-tu dépensé depuis que tu te livres à cette enquête?

- Dans l'hiver qui vient de finir, j'ai dépensé 6 francs et aussi 2 paires de bottes, et en démasquant les faux savoyards qui se cachent sous l'étiquette ou mieux sous la suie du ramoneur je compte faire disparaître ce préjugé…

Je laissai mon ami ) son projet donquichottesque, pensant à part moi que malgré l'évidence les savoyards resteront les ramoneurs tant qu'il y aura des cheminées, même s'il n'y avait plus que celles où passe seulement le hérisson du fumiste.

La raillerie ne tue que les sots, les savoyards à travers le monde partent avec la joie, le rire, la bonne humeur qui les caractérisent, l'épithète de ramoneur qui ne les caractérise pas moins, et la suie dont on les comble ne les gêne pas, au contraire c'est par elle qu'ils ont les dents blanches.

Emile Lanier

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